Le soldat

Pour commencer, une nouvelle. Ecrite il y a bien 10 ans alors que j’entrais à peine au lycée. Présentée pour un concours d’écriture, j’ai terminé 5e au niveau national. (Grosse fierté, même si avec le recul…bon bref, j’avais 15 ans quand même…)

Le style a incroyablement changé. Suivie par ma professeur de français, il y a des formules que je n’utiliserai plus aujourd’hui mais qui ont fait mouche à l’époque.

Bonne lecture à vous :) N’hésitez pas à commenter !

••••••••

Le soldat

Je me souviens très bien. Cela s’est passé pendant l’hiver 39, un des plus rudes qu’on ait connu dans le pays. Tous nos gars étaient partis pour se battre dans cette guerre contre les boches. Seuls, les plus jeunes étaient restés pour aider les plus vieux. Les femmes s’occupaient de leur foyer, de leurs gamins et faisaient même tourner les usines d’armements.

Moi, Ferdinand Lassard, cinquante ans, j’étais jugé trop vieux et de plus j’étais handicapé avec mon pied gauche. J’avais échappé au front mais je devais m’occuper du petit café que j’avais hérité de mon père. Ma femme Marguerite n’étant plus de ce monde, il y avait ma fille aînée et la plus jeune pour m’aider ; mes garçons avaient été enrôlés pour servir le pays. Evidemment, nous n’avions plus que des vieillards comme clients, mais ils restaient douze heures sur vingt quatre. Ca nous permettait de boucler les fins de mois, plutôt difficiles.

J’étais derrière mon comptoir, à essuyer des verres tout en regardant ma petite dernière, à la naissance de laquelle ma femme est morte : elle discutait gentiment avec un vieil homme qui avait perdu ses deux fils dans cette satanée guerre. Je l’appelai.
Elle courut vers moi, sur ses petites jambes de fillette de cinq ans. Je lui tendis un verre rempli de bière jusqu’à ras bord. Elle le prit délicatement de ses deux mains.

- Porte-le à monsieur Durand, là-bas au fond à gauche.
- Oui, papa.
C’était un habitué de la maison, le simplet du village, mais il n’était pas bien méchant et adorait les enfants. Anna marchait à petits pas, en fixant la boisson des yeux pour éviter d’en faire tomber une goutte.

Je repris le nettoyage de mes verres lorsque la porte d’entrée s’ouvrit brusquement. Le vent de la tempête de neige qui recouvrait le pays depuis plusieurs jours, emplit la salle pendant quelques secondes. Un jeune homme d’une vingtaine d’années entra et referma la porte derrière lui. Il se secoua pour faire tomber la neige de ses vêtements.
Il portait un gros manteau couleur vert kaki, avait une besace à l’épaule et une casquette sur la tête. Il enleva d’ailleurs celle-ci, la posa sur une table libre et s’y installa en mettant son sac à ses pieds, pas très loin du comptoir.
Il ignora les regards des vieux qui l’observaient de la tête aux pieds pendant qu’il retirait son manteau. Il portait une chemise à carreaux de paysan, repliée aux manches, un pantalon marron un peu large et de grosses chaussures noires, recouvertes de neiges et de boue, avec des crampons.  Je regardai ensuite son visage.

Je ne lui donnais pas plus de vingt ans avec son visage blanc et ses yeux noirs, les cheveux bruns coupés court et une barbe de deux jours sur le menton. Il était clair, à en juger par la quantité de boue qui maculait ses chaussures, qu’il avait beaucoup marché. Il semblait d’ailleurs bien fatigué. Il n’avait pas l’air bavard, et moi je ne suis pas d’un tempérament loquace avec les jeunes gens. Je décidai donc d’appeler ma fille aînée. Elle était dans le cellier,  de l’autre côté du mur, juste derrière le comptoir.
- Julia ! Viens, on a besoin de toi ici !
- Oui, je viens !

Les vieillards levèrent la tête, un sourire aux lèvres. La plupart d’entre eux l’avaient vue grandir et s’amusaient en la découvrant maintenant devenue une jeune femme. Julia entrait dans sa dix-huitième année. En pénétrant dans la pièce, elle s’essuya les mains dans son tablier.

- Oui, qu’y a-t-il ?
Elle fronça les sourcils lorsque je lui montrai le nouvel arrivant.
Elle remit ses longs cheveux bruns en place d’un geste de la main, passa le comptoir et s’approcha de la table.
- Vous désirez quelque chose ? lui demanda-t-elle calmement.
Il sursauta, sûrement plongé dans ses pensées, avant de lui répondre d’une voix enrouée :
- Un petit remontant, s’il vous plait…Mais pas grand chose, je n’ai presque plus de sous pour payer.
Je vis que ma fille le dévisageait. Méfiante ou curieuse ? Elle se contenta de sourire.
- Montrez-moi ce que vous avez, j’essaierai de m’en arranger.
Il fouilla ses poches et sortit trois malheureuses pièces.
- Oui, en effet…Ne bougez pas, je vais voir ce que je peux faire.
Elle revint au comptoir d’un pas rapide.
- Combien a-t-il ? demandai-je.
Elle grimaça.
- Pas assez. Mais il faut bien lui donner quelque chose, il est frigorifié.

Elle prit un verre moyen et le remplit de bière. Je protestai un peu mais elle ignora mes remarques et  partit servir le jeune homme. Il ouvrit grands les yeux en voyant la taille du verre et le porta à ses lèvres timidement. Julia resta à le regarder boire puis ils entamèrent une discussion.
Je surveillais les allées et venues d’Anna quand j’entendis le jeune homme pris d’une quinte de toux qui semblait ne pas vouloir cesser.
Il était plié en deux, une main sur le ventre et l’autre sur la bouche.

-Papa, viens m’aider, ce monsieur ne se sent pas bien ! s’exclama Julia.
Je contournai le comptoir d’un pas rapide alors qu’elle tentait de l’aider à se redresser. Je le forçai à boire un peu de bière pour le réchauffer. Il s’arrêta de tousser mais respirait difficilement. Julia lui toucha le front.
- Il est brûlant. Emmène-le dans la chambre de Julien, je vais lui préparer une tisane.
Les vieux semblaient ravis de ce spectacle et bavardaient à voix basse en montrant le jeune homme du doigt. Il s’appuya sur moi, un bras autour de mon cou.
-Non, ça va passer… Ne vous embêtez pas pour moi, me souffla-t-il d’une voix épuisée.
-Ne dîtes pas de bêtise jeune homme, vous êtes malade, il faut vous soigner. Surtout par un temps pareil.

Je montai lentement les escaliers menant aux chambres et arrivai devant celle d’un de mes garçons. Alors que je l’installais sur le lit, Ana entra dans la chambre, le manteau du jeune homme dans les bras et sa casquette sur la tête.
- Julia m’a dit de lui monter ses affaires.
- Oui, pose ça sur la chaise à côté du bureau.
Elle m’aida à l’allonger sur les draps.
- Qu’est-ce qu’il a, papa ?
- Je ne sais pas, ma puce. Je vais appeler le médecin. Reste avec lui et essaie de lui parler, d’accord ?
- D’accord !
Je croisai Julia dans les escaliers. Elle montait avec une tasse de tisane dans une main et le sac du voyageur dans l’autre. J’appelai rapidement le docteur du village alors que les vieux marmonnaient je ne sais quelles paroles idiotes.

Il faisait presque nuit lorsque le docteur eut fini de l’examiner. Il diagnostiqua un début de pneumonie : il était resté trop longtemps sous la neige et dans le froid. Il devait garder le lit pendant au moins une semaine et demie au chaud. Comme je devais m’occuper des clients, Julia se proposa comme infirmière. Je protestai un peu à cette idée. Après tout, ils n’avaient que deux ou trois ans d’écart. Elle éclata de rire en me disant que j’étais « trop vieux » jeu et elle me mit à la porte.

*
*     *

Une fois mon père parti, je m’assis sur la chaise à côté des affaires du voyageur et l’observai un moment. Qu’est-ce qu’il allait encore s’imaginer ? Comme si ce garçon pouvait faire quoi que ce soit. Il était malade comme un bœuf. Il dormait grâce aux médicaments du docteur et semblait un peu moins blanc. Je me demandais d’où il pouvait bien venir, je croyais ne jamais l’avoir aperçue dans la région. J’inspectai son manteau. Il n’avait rien dans les poches à part un vieux bout de papier roulé en boule. Impossible de savoir comment il s’appelait, à moins de le réveiller. Mais il avait trop besoin de sommeil. Je n’avais qu’à attendre…

La première chose qu’il fit en se réveillant c’est de demander où il était. Je lui rappelai les événements et il voulut se lever. Je l’en empêchai et il fut forcé de se recoucher.
- Comment vous appelez-vous ?
Je fus surprise de l’entendre poser la question le premier. Lorsque je lui répondis, il sourit.
- Et vous ?
- Oh moi…
Il soupira. J’insistai. Il abdiqua et dit se nommer Marc. Marc tout court, il refusait de dire son nom de famille.
- Vous êtes une tête de mule, vous ! protestai-je.
- Dans ce cas, je crois que nous sommes deux.
Je restai pantoise pendant quelques secondes avant de commencer à rire.
- Oui, je crois aussi.

Je lui tendis sa tasse de tisane. Il la prit après hésitation et commença à boire.
- Comment êtes-vous arrivé jusqu’ici ? lui demandai-je.
Il me regarda alors étrangement puis soupira.
- Les Allemands ont débarqué dans mon village et j’ai dû m’enfuir…Voilà !
- Pourquoi ? Vous n’êtes pas juif pourtant ?
- Non et alors ?…Disons que je voulais éviter les problèmes.
Je préférai ne pas continuer la conversation, il cherchait manifestement à changer de sujet. Je le laissai seul dans la chambre de mon frère pour retrouver mon père. Il me questionna sur son état, je répondis à mi-voix.
Ce Marc m’avait laissé une étrange sensation : il cachait quelque chose, j’en étais sûre et certaine !

Je repris mon travail dans le cellier tandis qu’Anna et mon père reprenaient le leur.
La situation dura environ deux semaines. La tempête de neige s’était légèrement calmée et Marc se remettait doucement de sa maladie. Il était avec mon père derrière le comptoir et servait les clients. Il venait aussi souvent m’aider à porter les sacs de farine. Nous nous entendions de mieux de mieux et comme Anna, j’aurais souhaité qu’il restât avec nous. Tout allait pour le mieux jusqu’à un certain soir.
J’étais en train de prendre les commandes des clients lorsque deux officiers français passèrent la porte. Ils s’installèrent rapidement à une table et demandèrent deux bières. Je regardai du côté du comptoir.
Mon père passa les verres à Marc qui ne bougea pas. Son visage avait viré au blanc alors qu’il observait fixement les deux officiers. Comme il ne bougeait toujours pas, je vins chercher les boissons et lui demandai au passage :
- Marc, tu es sûr que ça va ?

Il ne me répondit pas et ne lâcha pas les officiers du regard. Je haussai les épaules et partis donner les verres.
- Tenez, messieurs.
- Merci bien, mademoiselle.
Le client voisin de leur table me fit signe et je pris sa commande quand j’entendis la conversation des deux officiers. Ils parlaient de cette guerre, évidemment. Surtout d’une bataille qu’ils avaient perdue près de la ligne de démarcation. Je tremblai à l’idée que les Allemands viennent chez nous. Un des deux hommes m’appela alors.
- Oui ? Vous désirez ?
- Excusez-moi, c’est pour un renseignement : vous n’auriez pas vu trois jeunes soldats traîner dans le coin, par hasard ?
- Trois jeunes soldats ?

Je me mis à réfléchir. Mais rapidement, le souvenir de l’arrivée plutôt inattendue de Marc refit surface.
- Non, nous n’avons pas vu de soldats par ici. Pourquoi les recherchez-vous ?
- Ils ont déserté après la bataille. Le règlement exige qu’ils repartent immédiatement pour le front…Remarquez, on les comprend les pauvres gamins…Ils n’ont pas vingt ans et ils frôlent déjà la mort…La guerre, voyez-vous, est une barbarie, même si défendre sa patrie est un devoir sacré!

Il s’arrêta pour boire une gorgée de sa bière, me laissant songeuse.
Je m’excusai auprès d’eux, fis signe à mon père de prendre ma place et montai à l’étage. Marc me suivit du regard. J’entrai dans la chambre de mon frère, refermai soigneusement la porte derrière moi et attrapai la besace. Dedans, je trouvais un uniforme couvert de boue et de sang…Oh mon dieu…
Une médaille et des papiers d’identité…Marc Durand. 21 ans. Etudiant..
J’étais agenouillée , l’uniforme à mes pieds.
- Je peux savoir ce que tu fais ?

Je sursautai violemment.
Marc se tenait près de la porte, qu’il referma. Il s’avança, furieux.
- Tu fouillais dans mes affaires hein ?
Il me prit ses affaires des mains et les remit dans sa besace.
- Ce sont ces officiers qui t’ont mis la puce à l’oreille, j’imagine ?
Il ferma son sac et le jeta sous la chaise. Je reculai et butai contre le lit. Passé le moment de stupéfaction, je m’exclamai :
- Comment peux-tu crier comme ça ? Tu m’as menti ! Et effrontément !
- Je n’avais pas le choix ! Vous ne m’auriez pas gardé avec vous et tu ne m’aurais jamais fait confiance !
- Comment peux-tu le savoir ? Tu n’as même pas essayé !
Il serrait les poings et les dents, il avait du mal à contenir sa colère. Puis brusquement, ses épaules s’affaissèrent et il soupira.

- Tu vas aller leur dire que je suis là, non ?
- Non. Tu dois le faire toi-même.
- Pour retourner dans l’horreur et la mort ? Jamais !
- Si tu ne te rends pas, ils te fusilleront ! Tout déserteur est condamné à mort..
- Tu crois peut-être que je ne le sais pas ? Mais toi, tu ne sais pas ce que c’est que de voir des hommes, des femmes et des enfants tomber autour de toi, couverts de sang et criblés de balles. Ni marcher dans la boue, trempé par la pluie, avec l’odeur des morts qui t’envahit parce qu’on les laisse pourrir dans un coin. Tu ne sais pas ce que c’est que d’entendre les blessés gémir parce qu’il leur manque un bras ou une jambe ou simplement parce qu’ils sont en train de crever ! Moi j’y pense tous les soirs.

Il cracha les derniers mots. Je lui pris le bras.
- Mais toi tu pourras peut-être t’en sortir, il vaut mieux te rendre, tu sais…
Il ne dit rien et retira son bras.
- Laisse-moi s’il te plaît…
Lorsque je quittai la pièce, il était assis sur le lit, la tête entre les mains.

Il faisait nuit à présent. Les derniers clients sortaient lentement. Les deux officiers partirent en dernier, comme s’ils attendaient quelque chose. Je chassai ces idées de ma tête et rangeai les chaises. Marc ne redescendit pas de toute la soirée. Je l’entendis encore bouger ses affaires lorsque j’allai border Anna dans son lit.
La lune était haute dans le ciel quand je perçus de nouveau des bruits, mais ils venaient du dehors cette fois-ci. Je me levai pour regarder par la fenêtre. Les deux officiers étaient devant la porte de la maison et attendaient. Un troisième sortit bientôt et ils descendirent la rue à trois.

Je dégringolai les escaliers le plus vite possible et trouvai mon père, encore tout habillé, un verre à la main.
- Papa, où est Marc ?
Il leva la tête et me sourit tristement.
- Ils viennent de l’emmener. Il est venu à eux et leur a expliqué la situation…Tiens…il a laissé ça pour toi.
Il avança quelque chose de ses doigts sur le comptoir. C’était la médaille que j’avais trouvée quelques heures auparavant. J’essayai de ne pas crier…Je pris deux longues inspiration pour endiguer mes larmes.
- Il t’a dit autre chose ?
- Oh je crois que ce n’était pas la peine, tu sais…Va te recoucher ma chérie, il est tard. Tu y verras plus clair demain.

*
*       *

Juin 45. Paris a été libéré par le général Leclerc. Ferdinand a reçu un courrier de ses fils qui rentrent bientôt. L’aîné a été légèrement blessé au bras mais ce n’est pas très important. Les gens défilent dans les rues en brandissant les drapeaux bleu, blanc, rouge. Julia reste souvent près de la fenêtre, elle veut, dit-elle, être la première à voir arriver ses frères. Peut-être un de ces jours, la porte s’ouvrira-t-elle, pour laisser passer un jeune homme d’une vingtaine d’années, une besace à l’épaule et une casquette sur la tête.

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